Les guerres coloniales espagnoles font partie de notre histoire, même si nous les connaissons mal. De toutes les guerres africaines, ce sont les plus récentes dans le temps. La guerre du Rif (1920-1926) est ancrée dans notre imaginaire, notamment en raison d’événements tels que le désastre d’Anoual, la création de la Légion étrangère, etc. Guerre primitive et aride, en terrain difficile, contre un ennemi cruel auquel la même cruauté fut infligée, mais amplifiée par la puissance de l’armement européen, l’aviation et les gaz toxiques. Guerre de montagne, mais avec également une importante composante navale. En effet, la fin tant désirée de cette guerre fut obtenue par la mer, grâce à une opération amphibie majeure : le débarquement d’Al-Hoceïma.
Contexte
Le protectorat espagnol au Maroc désigne le statut juridique appliqué à une série de territoires marocains où l’Espagne exerçait un régime de protectorat, conformément aux accords franco-espagnols signés le 27 novembre 1912. Huit mois auparavant, la France avait instauré un protectorat sur la majeure partie du Maroc actuel. Toutefois, la mise en place d’une administration coloniale sur les territoires du protectorat du Rif ne fut effective qu’en 1927, une fois la région entièrement pacifiée. Le protectorat perdura jusqu’en 1956, date de l’indépendance du royaume.
Au XIXe siècle, la faiblesse du sultanat marocain entraîna une intervention croissante des pays occidentaux dans ses affaires intérieures, notamment la France, le Royaume-Uni et l’Espagne. Dans le cas espagnol, sous prétexte de riposter à une attaque menée contre Ceuta par des tribus voisines, l’Espagne attaqua les rebelles, menant des opérations militaires d’envergure qui aboutirent à la bataille de Castillejos, à la prise de Tétouan et à la signature du traité de Wad-Ras en 1860. Ces noms sont encore très présents dans la toponymie de Barcelone et d’autres villes de la Principauté, car les soldats catalans jouèrent un rôle prépondérant dans cette aventure africaine, et le général Joan Prim y fit carrière.
À la fin du XIXe siècle, le Maroc était devenu un carrefour d’intérêts européens, en pleine expansion coloniale, et la crainte de l’émergence d’un nouvel acteur, l’Allemagne, précipita la consolidation du statu quo dans ces territoires. En 1890, la France et la Grande-Bretagne conclurent un accord pour que le Maroc reste dans l’orbite de la France et l’Égypte, sous influence britannique. Et l’Espagne dans tout ça ?
Lorsque l’Espagne perdit ses dernières colonies à Cuba, à Porto Rico, aux Philippines et dans d’autres îles du Pacifique en 1898, les regards se tournèrent vers l’Afrique, perçue comme une terre de conquête. Lors de la conférence d’Algésiras en 1906, cette situation se consolida et un véritable cauchemar commença pour des milliers d’Espagnols, contraints de combattre et de mourir à nouveau dans des guerres coloniales. En 1909 débuta la guerre de Melilla , au cours de laquelle les troupes espagnoles subirent un sérieux revers militaire sur le mont Gurugú et dans le ravin de Llop, avec de graves répercussions sur la politique intérieure espagnole. Il convient de rappeler que la « Semaine tragique » éclata suite aux émeutes provoquées par la mobilisation des réservistes.
Par le traité franco-espagnol signé le 27 novembre, la France reconnaissait l’Espagne comme propriétaire du nord du Maroc, où un protectorat espagnol fut établi, avec Tétouan pour capitale, afin de normaliser la situation sur le plan formel. Le début de la Première Guerre mondiale contraignit l’Espagne à cesser d’occuper des territoires, afin d’éviter un conflit avec les autres puissances européennes. Cependant, des récits troublants de trafic d’armes et d’agents allemands incitant les tribus maghrébines à se soulever contre la France subsistent. Après la guerre, les opérations militaires reprirent avec la guerre du Rif (1921-1927), qui débuta par le désastre d’Annual en juillet 1921.
Entre le 22 juillet et le 9 août 1921, près d’Anoual, au Maroc, l’armée espagnole, et par extension le pays tout entier, subirent l’une des pires défaites militaires de leur histoire. Sidi Dris, Monte Arruit et Igueriben sont des noms qui, pendant des décennies, firent trembler de nombreuses familles. L’impact moral et militaire de cette catastrophe provoqua un bouleversement politique, dû aux erreurs stratégiques de la monarchie et à son incapacité à trouver une solution au conflit. Il suffit de rappeler que l’enquête sur les faits, consignée dans le fameux dossier Picasso (menée par le général Juan Picasso, chargé de l’enquête), aboutit à la création d’une commission d’enquête qui, ironie du sort, se retrouva dans une impasse avec le coup d’État de Primo de Rivera en septembre 1923.
Après le désastre d’Anoual, l’armée espagnole se trouva incapable de reconquérir le territoire perdu et de le pacifier. Même au sein des forces armées, aucun consensus ne se dessinait entre ceux qui préconisaient une offensive totale et ceux qui souhaitaient un abandon définitif de la colonie. Les discussions furent houleuses et des affrontements éclatèrent entre les militaires, chacun s’accusant de lâcheté, de trahison, etc. Le général Primo de Rivera, figure autoritaire, était initialement favorable à l’abandon du Maroc et fut accusé de trahison par une partie de l’armée. Mais face aux pressions de toutes parts et aux attaques répétées des Kabyles menés par Abdelkrim el-Khattabi, le gouvernement décida d’engager le combat sans relâche. Cette fois, l’État s’allia à la France, qui partageait le problème sur ses territoires marocains, et aborda la situation avec intelligence, organisation et une préparation rigoureuse.

Une erreur stratégique
En avril 1925, le chef Abdelkrim el-Khattabi attaqua la zone française du Protectorat, provoquant un rapprochement entre la France et l’Espagne, toujours en conflit mais désormais alliées. Lors d’une conférence à Madrid le 21 juillet, il fut convenu de porter un coup décisif au cœur de la rébellion, dans la région d’Al-Hoceïma, territoire dominé par les Kabyles Beni Urriaguel, auxquels appartenait Abdelkrim el-Khattabi.
La proposition, extrêmement risquée, consistait en un débarquement espagnol dans la baie d’Al-Hoceïma, appuyé par une flotte navale et aérienne franco-espagnole. Bien que les opérations amphibies aient toujours fait partie de l’histoire navale, dans le contexte de la guerre industrielle et logistique du XXe siècle, le souvenir du désastre de Gallipoli en 1915 était encore trop vif. Rappelons que les forces alliées avaient tenté d’anéantir l’Empire ottoman par un débarquement mené sans préparation et en sous-estimant l’ennemi turc, qui se révéla invincible. Ce fut un véritable massacre pour les Britanniques et les Français, avec plus de 200 000 victimes. Désormais, le gouvernement espagnol, prudent, ne voulait pas commettre la même erreur.
Le contexte était favorable. En Espagne, en 1926, la dictature de Primo de Rivera avait été instaurée. Il contrôlait le pays avec le soutien général de l’armée, malgré la résistance des « africanistes », ces militaires aguerris à la guerre coloniale. Des armes relativement modernes étaient disponibles, notamment des chars et des avions, et un travail de renseignement de qualité permit de choisir le théâtre des opérations, c’est-à-dire le lieu où débarquer. La plage initialement choisie s’était révélée minée. Ce constat incita à privilégier les plages de la Cebadilla, Ixdain et Quemado, à l’ouest de la baie d’Al-Hoceïma. La date retenue fut le 8 septembre 1925.
Une petite armée fut rassemblée, bénéficiant d’un important soutien naval. Pour le débarquement, 24 péniches classe K, qui avait participé au désastre de Gallipoli, furent achetées à Gibraltar. De toute évidence, l’état-major espagnol ne croyait pas à la malchance qui pouvait planer sur ces embarcations. Chacune pouvait transporter 300 hommes, et certaines étaient équipées pour acheminer des chars d’assaut, une autre nouveauté absolue à l’époque, car jamais auparavant on n’en avait débarqué sur une plage depuis la mer. Les Rifains disposaient de matériel d’origine européenne (artillerie de campagne, mitrailleuses, mines enfouies sur les plages, etc.), mais le point de départ leur était défavorable. Les tirs d’artillerie de l’escadre espagnole (cuirassés Alfonso XIII, Jaime I, etc.) et les attaques aériennes préparèrent le terrain. On assista pour la première fois à ce qui allait devenir une opération combinée assez fréquente durant la Seconde Guerre mondiale. Al-Hoceïma est le premier débarquement aéronaval de l’histoire mondiale.
La première vague achemina environ 9 000 hommes et un important matériel logistique sur la terre ferme. À la tombée de la nuit, 13 000 hommes avaient déjà débarqué et la plage était sécurisée. Il est important de souligner que cette opération était novatrice à bien des égards ; par exemple, la tentative de débarquement de onze chars Renault FT 1917 (qui échoua lorsque les péniches s’échouèrent), l’appui aérien direct lors d’un débarquement (avec des actions tactiques contre des cibles spécifiques) ou encore le soutien de navires marchands comme transport de guerre. À cet égard, la participation des navires de la compagnie Trasmediterránea, fondée quelques années auparavant, en 1917, est remarquable. Jusqu’à 36 navires de cette compagnie participèrent au transport des troupes, dont trois pouvant servir de navires-hôpitaux, répartis en six flottilles. Plus spectaculaire encore fut la participation d’un nouveau type de navire, le porte-avions Dédalo, alors fleuron de l’industrie aéronautique et maritime catalane. Dans notre imaginaire, nous avons les grands porte-avions de la Seconde Guerre mondiale, mais d’une certaine manière, le Dédalo fait partie de la protohistoire de l’aéronautique navale, et son rôle à Al-Hoceïma fut très important.
À Al-Hoceïma, le commandant en chef était le général Miguel Primo de Rivera, et le chef d’État-major des forces de débarquement sur les plages de la baie d’Al-Hoceïma, le général José Sanjurjo. Parmi les officiers participant à l’opération figurait également le colonel Francisco Franco, qui, pour ses performances à la tête des troupes de la Légion, fut promu général de brigade.
L’opération fut un succès total, à tous égards. Le coût humain et matériel fut de 361 morts et 1 975 blessés du côté espagnol (Européens et troupes indigènes). Mais le résultat fut que, au printemps 1926, Abdelkrim el-Khattabi fut vaincu et la zone espagnole du Protectorat occupée et entièrement pacifiée. Avec le Maroc français à ses côtés, cette partie du Maghreb était entièrement sous contrôle européen. Pour les jeunes Espagnols en âge de combattre, la terreur du service en Afrique et d’une mort quasi certaine avait disparu.
En résumé, bien que l’imagerie des guerres africaines soit principalement terrestre, nous avons constaté combien la dimension maritime fut déterminante pour la victoire. En reconnaissance de cet événement, le 19 octobre 1925, un banquet fut organisé à l’hôtel Colón de Barcelone, où furent honorés les officiers du Dédalo et les capitaines des navires de la Trasmediterránea.
Il y a un siècle, l’importance du débarquement d’Al-Hoceïma n’était peut-être pas pleinement perçue, malgré le fait qu’il s’agissait de la première victoire des forces armées espagnoles depuis des décennies. Ce n’est que dix-neuf ans plus tard qu’eut lieu le plus grand débarquement de l’histoire, sur les côtes normandes, qui allait mettre en pratique nombre d’enseignements tirés d’Al-Hoceïma et d’autres opérations antérieures au Jour J.


