
Ils auront bientôt cent ans, mais les dragons sont toujours aussi juvéniles et énergiques qu’au premier jour, malgré leur allure légèrement aristocratique. Ils n’ont peut-être plus le prestige des olympiens, mais cela les rend sans doute encore plus attachants. Leur santé est toujours à toute épreuve.
En 1928, le Royal Gothenburg Yacht Club recherchait un voilier abordable pour les jeunes. En cette période de crise économique, la plupart des modèles étaient trop onéreux. C’est pourquoi il lança un concours pour concevoir un croiseur à quille « relativement rapide, esthétiquement plaisant et marin », avec une surface de voilure standard de 20 mètres carrés. Un an plus tard, le dragon créé par le Norvégien Johan Anker voyait le jour.
Sa conception rappelle celle d’un FI de 6 mètres (par exemple, il est relativement étroit, avec de grandes saillies à l’avant et à l’arrière, et le gouvernail fixé à la quille), mais il était plus simple et moins cher, permettait la croisière (il disposait d’une petite cabine avec deux couchettes, ce qui lui permettait de faire des voyages le long de la côte) et a été conçu avec la volonté d’être un monotype, afin que chacun puisse concourir à armes égales.
Bien qu’il ait été conçu comme un croiseur, il connut un grand succès en régates. Au début, il s’agissait de régates de clubs — il fut adopté par le Royal Gothenburg Yacht Club, le Royal Danish Yacht Club et le Royal Norwegian Yacht Club —, mais des compétitions régionales commencèrent rapidement, notamment dans les pays scandinaves et baltes, où il fut conçu.
Pour naviguer par vent faible, le bateau manquait de surface de voile ; le foc a donc été transformé en génois et, afin de conserver le centre de la voile au même endroit, le mât a été reculé de 40 centimètres. Parallèlement, les traverses ont été raccourcies pour permettre une bonne prise du génois, et un palan a été ajouté en tête de mât, permettant de contrôler sa courbure et d’améliorer les performances de la grand-voile.
Un Borrensen de 1966
En 2003, les frères Josep Maria et Enric Montal Costa ont offert au Musée maritime de Barcelone un dragon qu’ils possédaient dans le port d’Arenys. Certes, ce voilier était en mauvais état et nécessitait une restauration complète – son état s’est de fait avéré bien pire qu’il n’y paraissait –, mais c’était une belle occasion d’acquérir un bateau classique et de le remettre à l’eau.
Le Drac est un dragon en bois construit en 1966 dans les chantiers navals de Borrensen au Danemark, à l’époque où Borrensen était le constructeur de dragons le plus prestigieux ; la fibre de verre dans la coque et le mât en aluminium n’ont été introduits dans cette classe qu’au début des années 1970.
Le Drac a été importé en 1966 par la Fédération espagnole de voile, puis a appartenu à différents particuliers, jusqu’à ce qu’en 2003 il passe aux mains du Musée maritime de Barcelone, qui l’a entièrement restauré en 2005 : changement de la quille, remplacement d’une vingtaine de membrures, remplacement du safran et de l’étrave, reconstruction totale du tableau arrière, du pont et de la cabine, construction de deux cloisons pour renforcer la coque et traitement général de la peinture et du vernis.
En 2008, le Drac a repris la mer et, depuis, a participé à différentes régates et navigué dans les eaux de Barcelone. Dès le départ, l’objectif du MMB était de remettre le Drac en service.
Il est amarré aux quais du Reial Club Marítim de Barcelona et va maintenant entrer à nouveau dans le chantier naval pour une révision complète : essentiellement la vérification de la virure de bâbord, la réparation d’une bôme cassée et la reconstruction du pont, en plus de quelques couches de peinture et de vernis.
Une flotte autour du Fortuna
La Fédération espagnole de voile a importé ce dragon, portant le numéro de voile E-27, pour renforcer la flotte qui se formait à Barcelone, où le prince d’Espagne souhaitait concourir, dans l’intention de participer aux Jeux olympiques.
Ainsi, les dragons connurent un âge d’or en Espagne, notamment autour de Barcelone, où une flotte de cette classe fut constituée, tant au Reial Club Nàutic de Barcelona (RCNB) qu’au Reial Club Marítim de Barcelona (RCMB). Le dragon acquis par la Fédération espagnole de voile appartenait à cette flotte.
Juan Carlos Ier d’Espagne possédait le dragon Fortuna, également construit par Borrensen, qui lui avait été offert par la famille royale grecque à l’occasion de son mariage avec Sophie de Grèce. Le Fortuna est actuellement exposé au musée du sport de Montjuïc. Le père de Juan Carlos Ier, le comte de Barcelone Juan de Borbón, possédait lui aussi un dragon (l’Hispania VII ), construit aux chantiers navals Abascal de Santander en 1961, avec lequel il naviguait à Cascais (Portugal). Santander est d’ailleurs le premier chantier naval espagnol à avoir construit des dragons, dès 1959. Quelques années plus tard, Pau Ferrer en construisit deux à Majorque et trois aux chantiers navals Lagos de Vigo.
À cette époque, il y avait un Drac : lors de la première régate de dragons en Espagne, du 2 au 6 septembre 1959, un Drac construit à Santander la même année participa, mené par les frères Santiago et José Pi et Joan Mirangels, du Marítim de Barcelona. Ce Drac, avec le même équipage, remporta le premier championnat d’Espagne de la classe, organisé par le RCMB en 1960.
Le dragon était très populaire au sein de la famille royale grecque. À tel point que le prince Constantin remporta la médaille d’or aux Jeux olympiques de Rome (1960) et que sa sœur Sophie participa activement à l’entraînement, au point de faire partie de l’équipe de réserve lors de cette compétition.
De fait, Sophie de Grèce naviguait si bien qu’elle remporta même des régates à Barcelone. Ses concurrents se souviennent encore de ses performances exceptionnelles, notamment par petit temps, à tel point qu’une rumeur circulait sur les quais : on lui aurait conseillé d’arrêter la voile pour ne pas nuire aux résultats de son mari.




