Magazine consacré à la culture et au patrimoine maritime de la Méditerranée, publié par le Musée maritime de Barcelone.

Oui, nous naviguons !

Le projet Yes We Sail, promu par Dani Anglada, vise à rendre la voile accessible aux personnes aveugles.

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À seulement 38 ans, le navigateur professionnel Dani Anglada a révolutionné le monde de la voile pour les personnes malvoyantes. Devenu aveugle il y a sept ans, il a mis au point un protocole et une technologie innovants permettant aux personnes aveugles de pratiquer la voile comme lui. À travers le projet « Yes We Sail », il souhaite développer ces solutions technologiques et faire en sorte que la voile redevienne une discipline paralympique aux Jeux olympiques de Brisbane en 2032.

Dani Anglada est passionné par la mer depuis son enfance, lorsque son père le déposait dans un camp d’été à El Masnou pendant ses trajets quotidiens entre Barcelone et Mataró pour son travail. Les sensations éprouvées en mer l’ont tellement captivé qu’il a non seulement souhaité s’entraîner en hiver, mais aussi y consacrer ses études et sa carrière. Diplômé en sciences nautiques et transport maritime, Anglada est devenu capitaine de la marine marchande et skipper de charter.

En 2018, alors qu’il n’avait que 31 ans, sa vie a basculé. Anglada a été victime d’un accident en mer, au milieu de l’océan Pacifique, alors qu’il transportait du méthane à bord d’un grand navire. Un extincteur lui a explosé au visage et il a perdu la vue. « Mon monde s’est effondré. Passer de commander toute sa vie des navires de plus de 300 mètres de long, d’une vie autonome et très active, à la cécité », explique-t-il.

Après plus de trois ans passés enfermé chez lui, alors qu’il n’avait plus d’espoir, les paroles de sa mère et la compagnie de son chien ont donné à Dani le réconfort dont il avait besoin pour s’accrocher à la vie, un tournant qui lui a donné envie de naviguer à nouveau.

Yes We Sail, un appel à plus d’inclusion

Le retour à l’eau après l’accident fut une expérience à la fois bouleversante et contrastée pour Dani. D’un côté, il retrouvait ce qui le rendait le plus heureux : la sensation de liberté, les embruns, le vent sur son visage et la chaleur du soleil. Mais de l’autre, il réalisa qu’il devait tout recommencer pour rendre la voile accessible aux personnes malvoyantes : « Si l’on prend en compte le handicap physique, on peut parler d’inclusion en voile, mais lorsqu’il s’agit de handicaps sensoriels ou cognitifs, cette inclusion n’existe pas. »

Le combat de Dani est de permettre aux personnes malvoyantes de pratiquer la voile, que ce soit pour le loisir ou la pratique professionnelle. Pour ce faire, il a lancé le projet « Yes We Sail » (« Oui, nous naviguons »), à travers lequel il souhaite faire connaître le protocole et la technologie innovants que lui et son équipe ont développés pour rendre la voile accessible à tous : « La grande valeur ajoutée de Yes We Sail réside dans le fait que ce projet propose un protocole conçu par des personnes aveugles pour des personnes aveugles », souligne Anglada.

Ce guide, fruit d’innombrables heures de navigation, apporte toutes les connaissances théoriques et pratiques nécessaires pour qu’une personne aveugle puisse naviguer en toute autonomie et sécurité. Un point essentiel est de savoir lire le vent pour orienter le bateau : « Il faut être à l’écoute de soi-même, des sensations que le vent produit sur le visage, savoir le repérer, comprendre comment se manifestent ses différentes composantes — le vent de près, le vent arrière, le vent de travers — et savoir en évaluer l’intensité », explique l’auteur.

Le protocole propose les directives à suivre pour traiter toutes ces informations : « Nous appliquons la théorie de la navigation à une théorie que nous sommes capables de comprendre, de manière simple, mais efficace et élaborée. »

De plus, l’un des outils fondamentaux qui aide le navigateur à interpréter le vent avec une précision maximale est la vibration transmise par deux sangles fixées à la taille. La société OnRails, basée à Mataró, et qui travaille déjà à la conception d’une veste intelligente pour une plus grande autonomie des personnes aveugles, a développé cette technologie sensorielle haptique, qui utilise le toucher pour communiquer des informations. « Nous savons maintenant où nous voulons aller et d’où vient le vent. La prochaine étape sera de pouvoir détecter les obstacles et agir conformément au RIPAM ou au COLREG, la réglementation internationale pour la prévention des abordages. »

L’aventure sur l’île de Wight

Afin de donner de la visibilité à son projet, d’obtenir un financement maximal et d’attirer l’attention des médias internationaux, Dani Anglada s’est lancé le défi de devenir la première personne aveugle à faire le tour de l’île de Wight (Royaume-Uni) à bord d’un dériveur adapté, sans escale et avec assistance. Ce n’est pas une destination choisie au hasard : en 1851, la première Coupe de l’America, alors connue sous le nom de Coupe des Cent Guinées, s’est déroulée sur cette île. Ce défi de taille est devenu réalité début août 2025, coïncidant avec la célèbre régate de la Semaine de Cowes, qui a eu lieu du 2 au 8 août au nord de l’île.

Avec cet objectif ambitieux, Anglada souhaite non seulement démontrer la validité de ses solutions technologiques, mais aussi générer un impact médiatique maximal afin que son projet obtienne le soutien nécessaire pour se développer et devenir une option adaptée et sûre pour les personnes non-voyantes : « La seule chose que je voulais, c’était revivre et avoir une vision de la vie, me sentir aussi digne que possible malgré une condition comme la cécité qui isole les gens », dit-il.

Pour Anglada, l’inclusion des personnes malvoyantes en voile ne se résume pas à disposer d’un bateau d’assistance indiquant la marche à suivre. Il s’agit plutôt de faire de la personne non-voyante un co-skipper à part entière, capable de comprendre la situation et de prendre les bonnes décisions. « L’inclusion, ce n’est pas m’emmener faire un tour en mer. Ce serait un manque de respect, car cela me considérerait comme moins valable. (…) C’est ce que j’ai vécu et je veux changer cela, d’autant plus dans un sport et une expérience aussi uniques que la navigation », explique-t-il.

Le jeune athlète assure que la Fédération internationale de voile l’attend déjà « à bras ouverts » et souhaite profiter de son expérience britannique pour remercier Grant Dalton, directeur exécutif de l’America’s Cup et parrain du lancement du Lady, le premier patin à voile adapté aux personnes aveugles, présenté en juillet 2024 dans le cadre de l’America’s Cup à Barcelone, pour le soutien inconditionnel qu’il lui a donné dès le premier jour.

Objectif : Brisbane 2032

Après le tour de l’île de Wight, Anglada et son équipe ont déjà d’autres défis en tête au retour. L’un des plus ambitieux est de faire en sorte que la voile soit à nouveau reconnue comme discipline paralympique aux Jeux de Brisbane (Australie) en 2032.

Aujourd’hui, deux bateaux de référence en voile adaptée existent déjà : le Hansa 303 et le RS Venture Connect. Le projet « Yes We Sail » vise à fournir des solutions technologiques novatrices pour les personnes malvoyantes afin qu’elles puissent également concourir : « Nous avons toujours eu une discipline de voile paralympique axée sur le handicap physique. Désormais, nous nous efforçons de rendre cette technologie nécessaire et reconnue par la Fédération mondiale de voile afin que les personnes en situation de handicap sensoriel soient incluses et que nous puissions tous concourir ensemble. »

En vue des Jeux olympiques de Brisbane 2032, Anglada a déjà signé un accord avec Port Masnou et le Club Nàutic Masnou afin de disposer d’une base pour œuvrer en faveur de l’inclusion des personnes malvoyantes. « Les personnes aveugles (…) devraient avoir la possibilité d’essayer et, si cela leur plaît, ce sera un sport plus proche de la nature, une expérience totalement différente, où l’on travaille sur le sentiment de liberté et l’autonomie, car on finit par naviguer par ses propres moyens. Cela nous donne confiance en nous et nous aide à surmonter les obstacles du quotidien », conclut-il.

Qu’est-ce que le Lady ?

Le Lady est le premier patin à voile adapté aux personnes malvoyantes, créé par le navigateur Dani Anglada et son équipe dans le cadre du projet Yes We Sail. Lancé à Barcelone en 2024, ce bateau intègre des technologies tactiles et sonores novatrices permettant de naviguer en toute sécurité et autonomie, même sans la vue. Le navigateur dispose d’un gant indiquant le nord, d’un gilet vibrant signalant la position des bouées et d’un anémomètre émettant des sons pour localiser l’entrée du vent par rapport à a proue. Ce patin à voile a déjà conquis les meilleurs ambassadeurs et révolutionné le monde de la voile pour les personnes malvoyantes.

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Dani Anglada naviguant avec le patin à voile Lady adapté. Juillet 2024. Photo : Collection Dani Anglada.

Comment la technologie novatrice de Yes We Sail a-t-elle été créée ?

Le parcours de Dani Anglada n’a pas été sans embûches. Au départ, lorsqu’il prenait la mer, il se guidait au son du sifflet émis par le bateau d’assistance. Les difficultés à l’entendre les ont obligés à utiliser un mégaphone, puis des écouteurs de communication, et enfin, après de nombreuses heures de navigation, à concevoir leur propre système. « Je me demandais : que demandes-tu ? De quoi as-tu besoin ? Comment peux-tu traiter l’information sans en être submergé ? », explique-t-il. Après de nombreux efforts, Anglada a réussi à se repérer sur le parcours et à maintenir le cap : « Je me suis dit : “Oh là là, je ne peux pas garder ça pour moi ! Il faut que je partage !” ».

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L’adaptation du patin à voile permet à Dani Anglada de se déplacer en toute autonomie malgré sa cécité. Photo : Collection Dani Anglada.
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