Quelle que soit la définition du littoral adoptée, la population vivant sur les rives de la Méditerranée dépasse déjà les 200 millions d’habitants. À cela s’ajoute un autre élément démographique majeur : la Méditerranée est une destination touristique privilégiée, avec un nombre de visiteurs qui, année après année, double celui de ses résidents permanents. De même, chaque année, quelque 220 000 navires y naviguent, transportant environ 650 000 tonnes de pétrole brut, ainsi que d’autres marchandises. Parmi les inconvénients, le fait qu’il s’agisse d’une mer quasi fermée, combiné à cet intense trafic maritime (lavage des citernes, déversements accidentels) et à d’autres facteurs – tels que la prolifération d’algues nuisibles ou d’espèces invasives – engendre des problèmes de pollution particulièrement graves, proportionnellement plus importants que ceux des autres mers ouvertes. Voilà pour l’introduction. Nous allons maintenant aborder une analyse plus strictement géopolitique.
Un espace historique de pouvoir et de conflit
Des guerres du Péloponnèse et puniques aux guerres de convois de la Seconde Guerre mondiale, en passant par les croisades, Lépante ou Trafalgar, la Méditerranée a toujours été un carrefour de civilisations et d’empires : un théâtre de luttes de pouvoir incessantes. À cela s’ajoutent les mers adjacentes, quasi méditerranéennes, comme la Mer Noire ou la Mer Rouge, qui, ces dernières années, ont été l’épicentre de conflits majeurs tels que ceux d’Ukraine ou de Gaza, avec des répercussions jusqu’à l’Iran.
La première conclusion est sans équivoque : la Méditerranée est condamnée – ou plutôt destinée – à être un espace de conflit, du fait de sa situation privilégiée, quelles que soient l’époque ou les puissances en présence. Ce n’est pas un hasard si les grands théoriciens de la géopolitique mondiale lui ont accordé une importance exceptionnelle. Halford Mackinder et Nicholas Spykman soulignent tous deux l’importance d’une zone qu’ils nomment respectivement le Croissant intérieur et le Rimland. Cette ceinture s’étend à travers tout le bassin méditerranéen, de la péninsule Ibérique au Moyen-Orient, en passant par l’Italie et la Grèce, et englobant les grandes îles (Majorque, Corse, Sardaigne, Sicile et Crète). De là, son intérêt géopolitique continue de se projeter vers l’est.
Pour Mackinder, dans Democratic Ideals and Reality (1919), la Méditerranée constitue une ceinture défensive protégeant les pays du cœur du continent, mais elle peut aussi devenir une tête de pont idéale en cas de perte de contrôle. Spykman, dans La Géographie de la paix (1944), va plus encore loin : celui qui domine le Rimland dominera le cœur du continent et, par extension, le monde. Autrement dit : la Méditerranée détient la clé de l’ordre mondial.
Voilà pour la théorie, mais que se passe-t-il sur le terrain ?
Une mer qui unit…
Spykman ne se contente pas de délimiter les espaces, il en analyse aussi les conséquences. Il va jusqu’à affirmer que l’Afrique « commence » au sud du Sahara, de sorte que les deux rives de la Méditerranée formeraient un seul espace géopolitique, présentant plus de similitudes que de différences en matière de climat, de mentalité et d’économie.
Historiquement, le couloir méditerranéen a été un lien vital qui a facilité les échanges commerciaux entre l’ouest et l’est. Henri Pirenne, dans Mahomet et Charlemagne (1970), soutient que la Méditerranée a permis la survie de l’esprit romain bien après la chute officielle de l’Empire (476). Les croisades, malgré leur mauvaise réputation, ont maintenu cette voie ouverte jusqu’à la chute de Constantinople, près de mille ans plus tard. Pirenne nomme cette culture méditerranéenne qui a perduré pendant des siècles « Romanie ».
Pour sa part, Christopher Dawson, dans Le Moyen-âge et les origines de l’Europe (1931), reconnaît qu’il est difficile de parler d’une Europe unique, mais qu’il est néanmoins possible d’évoquer une « unité culturelle méditerranéenne », grâce à une pénétration beaucoup plus profonde de la logique gréco-romaine sur les rivages de la Méditerranée qu’au centre et au nord du continent. Ceci permettrait, au moins dans le bassin méditerranéen, une véritable unité culturelle à portée politique et géopolitique.
…mais aussi une mer qui sépare
Malgré ces arguments, la Méditerranée reste aussi un facteur de division. Dans la lutte actuelle pour l’hégémonie mondiale entre une puissance qui refuse de céder son leadership (les États-Unis) et une autre qui aspire à l’assumer (la Chine), avec la Russie comme troisième acteur cherchant à compenser les limitations de ses ports glaciaires par un accès aux eaux chaudes, la Méditerranée demeure un espace central. Et ce, bien qu’aucune de ces puissances ne soit méditerranéenne ou européenne.
Même si la Russie venait à perdre de son influence, la Méditerranée resterait une voie essentielle pour la nouvelle route de la soie maritime chinoise, qui traverse Malacca, Bab el-Mandeb et Suez avant d’atteindre les principaux ports d’Europe du Nord (Rotterdam, Anvers, Hambourg). Malgré l’important réseau ferroviaire chinois vers l’Europe, la voie maritime continue de dominer le commerce mondial, comme Mahan l’avait déjà anticipé dans son ouvrage Influence de la puissance maritime dans l’histoire (1890). Les données de l’ONU le confirment : 80 à 85 % du volume mondial de marchandises est transporté par voie maritime, ce qui représente 70 à 75 % de sa valeur.
Cette réalité, dans un contexte de rivalité entre grandes puissances, est potentiellement conflictuelle. Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. Napoléon a tenté de contrôler la Méditerranée grâce à un réseau de bases ; les Britanniques y sont parvenus avec leur triade (Gibraltar, La Valette, Alexandrie) ; la 6e flotte américaine opère de Rota au Soudan, et la Chine a établi des positions stratégiques au Pirée, à Venise, à Gênes, à Valence et à Cherchell. Parallèlement, le couloir de transport nord-sud russo-indien, qui traverse l’Iran, a également des répercussions sur la Méditerranée.
À cela s’ajoute le rôle croissant de la Turquie, impulsé par le néo-ottomanisme d’Erdogan et caractérisé par une présence militaire en Somalie, au Qatar et en Libye. L’avenir de la Turquie est incertain : restera-t-elle au sein de l’OTAN ? Rejoindra-t-elle les BRICS ? Prendra-t-elle définitivement ses distances avec l’UE ? La réislamisation s’accélérera-t-elle ? Il est probable que toutes ces dynamiques évolueront en parallèle, donnant naissance à une Turquie ambiguë, éloignée de l’UE, proche de la Russie et sensible au monde musulman.



